La France perd confiance dans la grande réforme de Macron

Publié par Jerome le octobre 6, 2018 | Maj le octobre 6, 2018

A moitié sérieux, à moitié plaisantant, l’hebdomadaire satirique “Le Canard Enchaîné” met dans la bouche d’Emmanuel Macron cette phrase lapidaire : “Il semble que je fasse une erreur…”. Soixante-dix pour cent des Français partagent cette opinion, réelle ou présumée, lorsqu’ils disent avoir une mauvaise ou très mauvaise opinion du Président de la République.

Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, “macroniste” de la toute première heure, est tombé dans une conversation en “off”, avec une dizaine de journalistes, cette phrase sifflante : “Nous sommes très peu à pouvoir encore parler avec clarté. S’il continue ainsi, il finira par s’isoler des Français, enfermé à l’Elysée”.

La phrase “meurtrière” d’un membre de l’ancienne garde prétorienne du président, abondamment commentée, suivie d’une autre déclaration, devant les micros du CMR : “Peut-être certaines déclarations de l’exécutif manquent d’humilité”. Le procès s’est terminé par un dîner privé à l’Elysée, avec une tombe ouverte, “avec franchise”, afin de “dissiper les malentendus”. “Dîner de rupture ?” demande l’hebdomadaire Le Point.

Sur la scène politique française, les critiques et les réserves publiques d’un ministre de l’Intérieur contre le chef de l’Etat sont souvent le prologue d’une crise fondamentale. Dans ce cas, Collomb a annoncé il y a quelques jours sa décision de quitter son poste “au cours de l’année suivante”. Geste mélodramatique pour une crise beaucoup plus profonde.

Un analyste financier, Pierre-Antoine Delhommais estime que Macron abandonne peut-être ses projets déjà lointains pour transformer la France : les dépenses publiques (56,4% du PIB, record mondial) continuent de croître gaiement ; le rythme de croissance économique (0,2%, dernier trimestre) est le plus faible de l’UE ; le chômage baisse peu, la dette publique approche 100% du PIB.

Agnès Verdier-Molinié, directrice de la Fondation pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques (FRAP), estime que la France de Macron, comme celle de ses prédécesseurs (François Hollande, Nicolas Sarkozy), ” se dirige à nouveau vers l’immobilisme “.

Dépenses publiques et dette publique

Verdier-Molinié, comme beaucoup d’autres analystes, apprécie les réformes menées durant la première année du mandat “macronien” : réforme du marché du travail, réforme de la SNCF (RENFE française), entre autres. Mais il insiste sur les faits : Macron ne s’attaque toujours pas aux problèmes sous-jacents : dépenses publiques, dette, bureaucratie étatique, fiscalité très élevée.

Commentant l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, Nicolas Baverez, essayiste et historien, a déclaré à ABC : “Les Français sont drogués par les dépenses et la dette publique. Soit Macron fait des réformes dans six mois, soit les populismes auront toutes les portes ouvertes.

Parmi les principales déceptions du “macronisme” figurent les retraités et les retraités, qui faisaient partie des bataillons qui ont voté massivement pour le candidat Macron. Les retraités se considèrent comme victimes d’un fardeau fiscal qui réduit leur pouvoir d’achat. Selon plusieurs analyses publiées par le journal Le Parisien du matin, les couples de retraités ayant un revenu annuel de 30 000 à 40 000 euros par an ont perdu entre 800 et 1 000 euros de revenu. En revanche, le revenu des retraités les plus modestes (8.000/9.000 euros par an) aurait augmenté d’environ 700 euros.

Selon toutes les études sociologiques, les professions libérales aisées, les jeunes aux études prometteuses, les rentiers et les propriétaires ayant une vision libérale du monde, sont le noyau dur de l’ancien électorat “macronien”. Le désenchantement et l’inquiétude au sujet de la pression fiscale prévalent parmi ces secteurs sociaux. Les plus de cinq millions de fonctionnaires et le million d’agriculteurs français, deux catégories cruciales pour comprendre la démographie non seulement de la politique française, sont parmi les catégories les plus agitées et les plus critiques du “macronisme”.

En 1963, il y avait quatre millions d’agriculteurs en France. En un demi-siècle, la France a perdu trois millions d’agriculteurs. Un agriculteur se suicide tous les deux jours. La campagne française, la France la plus profonde, vit avec inquiétude la décomposition de l’ancienne politique agricole commune (PAC) et le “libéralisme cosmopolite” d’un président qui semble très éloigné de la France rurale.

Juste une trêve.

Le candidat Macron a promis la suppression de 120 000 postes de fonctionnaires… les compressions ont à peine commencé sur ce front stratégique. Mais la simple annonce de suppressions timides (mille ici, mille là, mille là, des conseils de coupe dans tous les ministères) a provoqué une stupeur inquiète.

Les syndicats ont perdu leurs premières batailles contre Macron, lors de la réforme de la SNCF et du marché du travail. La fonction publique a été la forteresse la plus complexe et la plus imprenable depuis des décennies. Macron a l’intention de niveler tous les systèmes de retraite.

Conservateur et économiquement libéral, Macron veut envoyer des “messages sociaux” avec un plan de lutte contre la pauvreté, avec des résultats lointains et imprévisibles, sans convaincre complètement les bénéficiaires potentiels ou les contribuables qui craignent de nouveaux impôts à venir.

Édouard Philippe, Premier ministre (ancien porte-parole d’Alain Juppé, ancien Premier ministre conservateur), Bruno Le Maire, ministre de l’Économie (ancien ministre de Nicolas Sarkozy) et Gérald Darmanin, ministre d’État au budget (ancien porte-parole de Nicolas Sarkozy), se disent confiants, attendant le fruit des réformes engagées.

Pour l’homme de la rue, les fruits attendus sont plus de pouvoir d’achat et moins de taxes. Emmanuel Macron promettait une révolution qui allait transformer la France. Dix-sept mois plus tard, la révolution a peut-être été reportée sine die. Et la transformation de la France était peut-être l’illusion défunte d’un été déjà lointain. Un espoir demeure : “Jupiter” Macron continue de dominer un champ de bataille politique national, dont le paysage est quelque peu ruiné : le socialisme traverse la crise la plus grave de son histoire, la droite nationale cherche toujours un successeur à Nicolas Sarkozy, les populismes extrémistes, de gauche et de droite, ne sont pas des alternatives crédibles. “Jupiter, face à une tempête dangereuse” ironise la presse humoristique.

L'actualité des Médias

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *