Critique de film : Two Lovers

Publié par emma le août 12, 2018 | Maj le octobre 6, 2018

Le profil d’un homme qui sort de l’ombre, un corbeau qui s’envole au loin, une démarche de plus en plus raide, des pas lourds et menaçants, une musique de fin du monde d’une pulsation ample et sourde comme le tic-tac anxiogène d’un coeur inquiet. Puis, un saut dans la mer. Pendant qu’un homme coule, des images remontent à la surface. On pense à la conclusion tragique du Démon, d’Hubert Selby Jr. On pense surtout à la beauté des plans, à l’émotion brute qui en émane, à la tristesse d’un personnage qui se manque. Il suffit de voir ces cinq premières minutes, bouleversantes, de Two Lovers pour comprendre que quelque chose de puissant va s’animer à l’écran pendant près de deux heures, va nouer notre coeur pour l’astreindre. Et c’est le cas : on en sort totalement bouleversés. Ce nouveau long-métrage de James Gray n’est pourtant qu’une romance, mais une romance dépressive, foudroyante, où passe une poignante mélancolie de l’amour. Elle est transcendée par un cinéaste en plein renouvellement qui a tourné ce nouveau long métrage un an seulement après La nuit nous appartient. Lui qui est réputé pour faire du cinéma comme un peintre, qui sait être exigeant et prendre son temps pour monter des projets qui ne ressembleront qu’à lui et à ses obsessions (trois longs métrages en quinze ans). Avec Two Lovers, il fréquente (en apparence, du moins) un registre inédit pour lui, développe un argument de drame romantique gnangnan pour midinettes en manque. Il en tire un grand film somptueux, si discret, si intime, si juste, qui éveille en nous des sentiments intimes ou endormis qui n’attendaient que ça.

TWO LOVERS – Un film de James Gray

Avec Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw, Isabella Rossellini, Elias Koteas
Durée : 1h50
Date de sortie : 19 Novembre 2008

L’intrigue de Two Lovers tient sur un confetti. Les mains dans les poches, la démarche gauche, le corps lourd, le regard mélancolique, Leonard (Joaquin Phoenix, exceptionnel) a le coeur fendu en deux femmes : une voisine, Michelle (Gwyneth Paltrow) tour à tour spectrale et charnelle, frontale et effacée, comme tiraillée entre le coeur et la marge du récit, qui pourrait bien soigner ses blessures secrètes; et une fille de bonne famille juive new-yorkaise, Sandra (Vinessa Shaw, subtile) qu’on lui impose. La raison et le désir luttent dans le secret et répondent à un autre conflit : la famille et l’indépendance. Prisonnier d’une ville grouillante et d’un entourage oppressant qui a décidé sa vie à sa place, Leonard vit encore chez ses parents, dans un appartement exigu qui suinte la naphtaline et ne laisse de place qu’aux gestes fonctionnels. Carrément pas aux postures mélodramatiques. Et pourtant…

Ce qui se cache derrière le film Two Lovers

A bien y regarder, Two Lovers n’est pas tellement un – comme on pourrait le penser au prime abord -, encore moins un film sur le renoncement amoureux, mais quelque chose de plus cruel encore : un capharnaüm sur l’illusion d’être aimé. L’indice, c’est la maladie du protagoniste bipolaire, désamorçant ainsi tout ce qui pourrait paraître trop naïf sur le papier.
En fait, chaque personnage, mal dans sa peau, mal dans sa tête, désire (ou croit désirer) un autre qui ne l’aime pas en retour et projette, surtout, une image idéalisée sur celui/ou celle qui pourra les sauver d’un carcan. Comme un cliché que l’on aimerait fantasmer à travers une photo (apparat qui sert à Leonard pour draguer sa voisine d’en face). Dans un New York sublimement photographié – ce serait, paraît-il, son dernier long métrage dans la Big Apple -, James Gray capte la beauté là où on ne la voit pas (le sourire éclatant de Sandra/Vinessa Shaw dans la dernière scène, rachetant en une seconde ce qui passait pour un élément ingrat et perturbateur ; le regard illuminé et les pleurs de Leonard/Joaquin Phoenix). Met en musique des scènes pour créer soit un décalage (la scène du restaurant où Michelle présente son homme à Leonard, qu’elle ne considère alors que comme son meilleur ami); soit une émotion furtive, avec la discrétion qui s’impose.

two lovers

Le film utilise des ralentis pour enregistrer des sentiments infinitésimaux et travaille ses plans comme des tableaux animés par des regards, des désirs, des élans, des doutes. La plastique du film ne se départit jamais d’une hypersensiblité du regard à la texture des objets, aux lieux et aux surfaces, arpentés par la caméra.

Sous la double influence de Visconti et de Dostoïevski, James Gray se montre à la fois esthète et observateur sentimental, mais ne change pas ses manies pour autant. Des séquences entières trahissent son identité : celle en discothèque, déjà dans The Yards et La nuit nous appartient, où à chaque fois les corps deviennent sexués sur la piste de danse (le lieu servant de coeur névralgique aux tensions, les révélant ou les exacerbant) ou encore le lien entre une mère et son fils, aux réminiscences de tragédie grecque. Dans Two Lovers, Leonard entretient un rapport assez complexe, presque Oedipien, avec sa mère (Isabella Rossellini, qui comprend tout, sans rien dire) et qui implose lors d’un échange – terrible – dans des escaliers, loin de l’appartement, loin de la famille, loin des autres. Comme toujours chez Gray, les plans possèdent une dimension picturale que ce soit dans le cadre ou la composition. La scène se déroulant dans une chambre d’hôpital est juste transcendée par sa mise en scène, fragmentant le plan en trois parties. Au premier plan, une femme et son amant. Dans l’ombre, avec sa présence muette, Leonard/Joaquin Phoenix ne ressemble plus à un homme mais à un ange déchu par amour qui observe impuissant, comme derrière sa fenêtre, une relation sur laquelle il n’a aucune emprise. En un éclair, on s’évoque autant le Wim Wenders de Les Ailes du désir que le Mankiewicz de L’aventure de Madame Muir.

Un jeu de faux semblants dans le film

Entre les mots invisibles (le «I love you» que Leonard tatoue sur le bras de Michelle, pendant son sommeil) et les regards profonds, tout se joue à portée de lèvres, au moment où les mots se forment et où les sentiments se solidifient. Un battement donné par un petit détail prend soudain une importance cruciale (on pense encore une fois à l’utilisation du ralenti qui ne repose pas sur une afféterie formelle mais sur une envie de retranscrire un tumulte intérieur). Des scènes d’amour (entre Leonard et Michelle, sur le toit d’un immeuble, lors d’un rituel blafard à six heures du matin) aux déclarations émouvantes (Sandra, au restaurant, qui confesse à Leonard qu’elle est prête à l’aimer pour le sauver, en pensant que s’il ne l’aime pas maintenant, ça viendra peut-être avec le temps) en passant par des doutes universels (la peur qu’une femme que l’on désire vous prenne pour son meilleur copain, sans partager la même attraction sexuelle etc.), Gray magnifie l’écheveau romantique pour l’élever au rang d’une passion déchirante (littéralement) et atteint l’état de grâce. Chaque séquence, traversée comme une épreuve, débouche sur une vérité et chaque dialogue, même maladroit, percute violemment au-dedans. Jamais tire-larmes ni mièvre, Two Lovers montre juste des personnages qui avancent sur le rythme d’une marche funèbre. La fin nous ramène au début. A mesure que le temps s’écoule, le film va vers sa première scène, la répète en boucle, voguant non pas vers une rédemption mais vers sa propre extinction, de la flamme à la fumée.

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