| Le temps des grâces - 14/20 | | |
| Agriculture, chapitre 1 : l'écoute |
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Le temps des grâces semble démarrer juste après la conclusion de la trilogie paysanne de Depardon, une fois la tragédie achevée. Alors à son crépuscule, un pan fondamental de nos racines culturelles s'était vu offrir, par un don de parole et d'écoute sans précédent, le plus digne des témoignages. Manière pour Depardon d'imprimer définitivement sur pellicule, puis sur numérique, la mort silencieuse d'une marge de la société pour laquelle il s'était pris d'une immense affection. A l'inverse des tout aussi majestueux 24 city et En avant, jeunesse, deux autres grands films sur le passage de relai entre deux époques, La vie moderne ne réussit pas à transmettre le bâton vital qui assurerait sa descendance : deux courants politiques pour Jia ZhangKe, deux espaces où chercher à s'incarner pour Pedro Costa, ici deux générations qui ne rencontrent pas. Ne pas s'adapter à la modernité, sans personne à qui léguer son héritage, signifie s'effacer et mourir. Et que restera-t-il, sinon ces images, pour s'en souvenir dans quelques décennies ? Dans son dernier plan-séquence, Depardon expliquait qu'il reviendrait sur ces mêmes terres, rendre visite à nouveau à ses amis. Mais tandis que le long travelling arrière sur les sentiers de Lozère faisait disparaître de l'horizon les bergers septuagénaires et leur troupeau, peu de doute subsistait une fois le générique tombé : ce plan-là sera bien leur dernier.
Dominique Marchais retourne ainsi « au Monde ». Il s'extirpe du microcosme, des fermes de basse-montagne enclavées, des brebis et de la bruyère cévenoles, pour embrasser davantage d'acteurs, de territoires et de discours. Plus qu'un état des lieux de l'agriculture hexagonale d'aujourd'hui, le cinéaste observe les mutations pernicieuses de notre écosystème.
Toutefois, le découpage des premières minutes laisse douter de la cohérence du propos. En région parisienne, un agriculteur témoigne sur ses terres du désintérêt inquiétant dont son métier est victime (chiffres à la clé), puis au documentaire de s'embarquer en Loire-Atlantique auprès d'ex-agriculteurs retraités pour quelques séquences vibrantes de nostalgie communiste. Vrai travail de fond ou hommage aux gens de la terre, on se demande alors comment le film pourrait supporter ce grand écart durant deux heures. Marchais choisit très judicieusement d'explorer la première voie (non sans revenir temporairement et subtilement sur la seconde), élargissant son spectre de recherche aux spécialistes en agronomie, économistes et autres exploitants terriens, enrichissant une toile de fond dense sans donner l'impression de s'éparpiller. Et tandis que cette matière passionnante prend forme, Marchais rajoute par courts intervalles (de simples plans de transition) de la consistance à son discours, mine de rien : quelques plans fixes depuis la voiture sur autoroute, où des plaines cultivées de la Bourgogne sont soudain rattrapées par de méga-stations d'autoroute, des lotissements qui fleurissent, des ZAC qui envahissent les campagnes, des dizaines de quartiers pliés aux normes de la standardisation... Tous sont finalement à l'image de l'uniformisation muette qui grignote lentement mais sûrement du terrain.
La conquête de l'urbain sur le rural n'a rien de vraiment nouveau en soi, mais le film se démarque d'abord par un sens de l'observation faussement banal - l'héritage le plus intéressant de la télé lorsqu'il est desservi par un vrai regard de journaliste-cinéaste. Ensuite, l'enlaidissement ordinaire du paysage n'est qu'un prétexte pour sous-entendre un épuisement plus profond d'un écosystème, mis en perspective (mais jamais surdramatisé) par les intervenants : la menace d'assécher pour de bon la vie des sols, d'y tuer ce qui était alors pérenne, les actions possibles pour y pallier, la foi en un réapprentissage, etc. Comprendre ce qui fait cette richesse, comment apprendre à la préserver, à la défendre, à l'enseigner. Le projet, un brin didactique, ne paraît pas neuf. Pourtant, de l'exploitant moderne à l'ingénieur brillant en passant par les anciennes générations, un dialogue captivant se noue, préférant des échanges alertes et des propositions politiques partagées à une investigation choc dans les arcanes des agro-industries pour en disséquer lobbies édifiants et autres mensonges éléphantesques.
Dominique Marchais croit plus modestement au cinéma, non pas comme une arme de militant, mais comme un réceptacle de conjonction de voix et un catalyseur de dialogues - une proposition qui nous plait nettement plus.Loryniel |
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| Commentaire(s) sur la critique | | |
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| Le temps des grâces | | |
 | Realisateur : Dominique Marchais |
Durée : 2 heures, 2 minutes |
Date de sortie : 10/02/10 |
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| Informations sur la critique | | |
| Ecrite le : | 20/02/2010 |
| Nombre de lectures : | 1793 |
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