Où sont passés les Morgan ? - 15/20  
grizzly and comedy
  
Deux ans après Le Come-back, Marc Lawrence s'attaque à la comédie du remariage, doublée d'un film sur la différence culturelle. Bienvenue chez les Ch'tis en ligne de mire et bientôt dans le rétro : le cinéma américain nous a habitués à mieux et ce n'est pas l'un des plus talentueux réalisateurs de comédies romantiques du moment qui va nous décevoir.

Témoins d'un meurtre, Paul (Hugh Grant) et Meryl (Sarah Jessica Parker) Morgan, séparés depuis quelque temps, sont contraints de partir se réfugier dans le Wyoming, autant dire à l'autre bout du monde. Sous protection judiciaire, ils doivent revivre ensemble et conjuguer ceci avec le désagrément de la découverte d'une région a priori aux antipodes de leur mode de vie. En élargissant géographiquement son spectre au-delà de l'état de New York, Où sont passés les Morgan ? porte aussi le regard plus loin que l'individu, vers ce qui nous rassemble. La décristallisation du sentiment amoureux n'est cependant pas encore irréversible, Meryl avouant d'emblée qu'elle ne sait simplement plus si elle peut encore ou non aimer son mari. Les Morgan seraient donc plus en proie au doute qu'à la rupture et c'est de ce point de départ déjà plus bourgeois que le film s'annonce comme réconciliation plus que re-séduction de deux adultes en crise de la quarantaine.

Une comédie du remariage light alors, et plus préoccupée par la grande question du vivre-ensemble que par une opposition permanente et stérile de modes de vie et de cultures. Déterritorialisé pour mieux appréhender l'espace au sein du couple, Où sont passés les Morgan ? prend ainsi intelligemment les chtis à contre-pied en ne faisant pas des habitants de Ray, Wyoming des anti-new-yorkais primaires. Cela suffit à essouffler puis rapidement à désamorcer la mécanique que l'on sait facile des blagues méprisantes sur la campagne profonde, et rediriger l'ambition du film vers l'utopie d'un non-judging breakfast club fantasmé.

Et comme vivre ensemble ne signifie pas uniquement s'ignorer paisiblement, il faut se confronter à l'Autre et c'est la gentillesse naturelle des habitants de Ray qui vient bousculer la distance que les Morgan auraient peut-être bien aimée conserver. L'espace de quelques secondes on pourrait presque craindre le penchant inverse : une gentillesse trop caricaturale telle que présentée par Michael Moore dans Bowling for Columbine lorsqu'il s'étonne des canadiens qui laissent toujours leur portes ouvertes. Mais ce qui compte ici c'est l'esprit d'ouverture et une fois cela rappelé, on ne s'y attarde pas. D'ailleurs, ayant réappris à se comprendre et comprendre les autres malgré leurs différences, les Morgan n'adopteront pas pour autant les codes locaux, ni l'inverse. Meryl vendra une maison rurale comme elle présenterait un loft manhattanite : "C'était une vente facile, la maison est située juste derrière le deuxième rocher ! Et comme chacun sait : « Location, location, location »", célèbre assertion immobilière popularisée par quelque mad men.

La construction limpide du récit fonctionne toujours en deux temps : d'abord marquer la distance (disputes conjugales ou préjugés culturels) avant de faire un pas l'un vers l'autre, sans se renier, ceci s'appliquant aussi bien aux citadins et ruraux qu'aux maris et femmes. C'est là le propre de la comédie du remariage : exprimer l'évolution due à la remise en question des personnages autant que par l'opposition à un évènement extérieur. La mise en scène, que l'on pourrait à tort estimer un chouïa absente sous couvert de classicisme, n'est pourtant pas en reste puisqu'elle incarne, certes discrètement, le rapprochement progressif de Paul et Meryl au détour d'une scène de jogging répétée deux fois : la première fois Meryl court dix mètres devant ; la fois d'après, alors que Paul a admis ses erreurs et Meryl commence à lui pardonner, l'écart est presque comblé.

Tout de même, admettons cette fois que l'on s'émerveillera moins devant de nouvelles scènes de bal ou de fête, en deçà sur ce point à Le Come-back, dans lequel un concert dans un parc d'attraction en fin d'après-midi devenait un miracle d'élégance et de douceur. Une comparaison renforcée par la présence et le jeu de Hugh Grant, stupéfiant dans son rôle de mètre étalon dans la filmographie de Marc Lawrence.

Mais ce qu'on perd peut-être en émotion on le gagne en humour, toujours tendre, notamment grâce à l'usage malicieux et inspiré du mythe de la local girl, déclinée sur tous les modes : plutôt que de généraliser, prenons tout le temps la même fille pour illustrer tous les jobs d'une petite ville (la mise en scène souligne cette fois le genre expérimental de la comédie en général) jusqu'à l'absurde quand on finit par la croiser en slutty firewomen en plein carwashing... En choisissant cette figure pop et attachante de délicieuse ingénue, qu'il aurait été si facile de moquer en cédant à la facilité, Marc Lawrence rappelle avec didactisme des valeurs parfois oubliées : l'amour (ou l'empathie, dans un cadre plus anglo-saxon) porté aux personnages est transmissible par la mise en scène et, choisi comme antidote au cynisme, permet de lutter avec l'enthousiasme d'un docte humanisme contre la sottise et pire de tant de films ivres de leurs effets, agitant des marionnettes dont ils n'ont que faire.

Gandolf


  
Commentaire(s) sur la critique  
Sirius_Black - 31/01/10 - 10:55
deux mots, critique bien écrite qui donne envie de voir le film (je l'ai un peu survolé car 'jaime pas trop les spoilers sur l'intrigue :))

"C'était une vente facile, la maison est située juste derrière le deuxième rocher ! Et comme chacun sait : « Location, location, location »", célèbre assertion immobilière popularisée par quelque mad men.

et surtout grâce à toi, je viens enfin de comprendre une des blagues de Achmed the Dead Terrorist dans lequel il dit aussi "location location location".
zombieonmacada - 02/02/10 - 19:34
si on était sur facebook, je likerais :)
(sérieusement, je regrette vraiment que tu n'aies pas écrit ça plus tôt, que je puisse te piquer le dernier paragraphe, sur la local girl (mon rapprochement avec invictus est tellement téléphoné, chute de dernier recours), que tu m'en veuilles à mort, mais bon, c'est comme ça, hein, c'est le droit du plus fort)
Gandolf - 03/02/10 - 19:22
merci sirius et zombie !
mais zombie je croyais que le twist de fin de critique était devenue ta marque de fabrique ? (comme convoquer I love you, man à La fin de la domination masculine)
Où sont passés les Morgan ?  
Titre original : 
Did You Hear About the Morgans?
Realisateur : 
Marc Lawrence
Acteurs : 
Hugh Grant
Sarah Jessica Parker
Elizabeth Moss
Durée : 
1 heure, 45 minutes
Date de sortie : 
30/12/09
Critiques  
Gandolf - 15 - grizzly and comedy
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Gandolf  
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Profession : bonne question
Inscrit depuis le : 27/06/2003 (2,630 jours)
Dernier passage : 11/04/2010 (150 jours)
Fréquence de visite : 4 fois par semaine
Moyenne des notes : 13.1
Meilleure note : 2046
Pire note : 2 Fast 2 Furious
Dernière critique : Où sont passés les Morgan ?
Informations sur la critique  
Ecrite le : 27/01/2010
Nombre de lectures : 706
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