| Johnny Guitar - 18/20 | | |
| J'entends plus la guitare |
| |
Beaucoup pensaient avoir ces dernières années découvert de nouvelles pages de la modernité américaine. Des films comme Mission : Impossible - 3, Miami vice - Deux flics à Miami ou Inglourious Basterds, organisaient la rencontre avec des cinémas mutants, basés sur le mouvement narratif pur, sur des droites, des courbes, des circonvolutions parallèles du scénario.
Quelle surprise alors de s'apercevoir qu'avant même En quatrième vitesse, un film de 1953, Johnny Guitar, contenait déjà une telle proposition, et qu'elle est encore couplée avec les plus belles qualités du western classique !
L'histoire est simple au possible : une femme a installé un casino-bar au milieu de nulle part, parce qu'elle sait que le chemin de fer encore en construction va passer à cet endroit. Dans le village tout proche, la jalousie éveille la suspicion, et la tension monte alors qu'un mystérieux guitariste (Sterling Hayden) vient d'être engagé par la patronne du bar.
Le film est un double choc : un coup de force narratif et un coup de poing féministe. Cette puissance est présente dès l'introduction. A partir du premier plan qui filme une explosion vont se déployer 23 minutes sans répit, sans explication, sans introduction. De l'action pure, une tension précipitée vers l'avant, une demi-droite vertigineuse. Comme un film qui commencerait à sa moitié : au lieu d'une classique exposition, Nicholas Ray nous jette d'office dans un bain brûlant.
En 20 minutes à peine : des explosions, une attaque de diligence, un meurtre, puis une abominable tension dans l'hôtel qui sera le principal décor du film. Les personnages sortent du champ, y rentrent, font jouer des pistolets, les rangent, les dégainent à nouveau. Tout le monde se menace, un type arrive une guitare à la main, manque de se faire zigouiller, puis se met à chanter. Le vent souffle en bourrasques, tout le monde repart, on se dit "c'est fini", mais non : trois types patibulaires se battent avec l'homme à la guitare, s'en vont ; on se dit à nouveau "c'est fini", quelqu'un sort un pistolet, et ça recommence. Le film est lancé depuis une minute, depuis une heure, on ne sait plus : il n'y a plus d'avant, plus d'histoire autre que les doigts crispés et la sueur froide sur l'échine. Ce n'est plus La fureur de vivre, autre grand film de Ray, c'est la terreur de mourir.
Cette introduction a par ailleurs imposé un personnage très fort, plus important encore que le fameux Johnny Guitar : il s'agit de Vienna, joué par Joan Crawford. Moue dure, charme glacial, puissance du jeu, du regard et de la posture, cette patronne de bar qui tente de résister à la jalousie des villageois se pose non pas en cow-girl mais en alternative, en femme du XXe siècle.
Car c'est là tout le sujet du film, son originalité encore actuelle, ce qui l'a fait connaître et durer : la place de la femme. Johnny Guitar est un film féministe et féminin, qui même aujourd'hui pourrait se targuer d'un regard subtil sur la femme. En effet le film navigue vers une représentation équilibrée du sexe faible, montré comme potentiellement positif, mais aussi potentiellement hystérique (avec le personnage de la banquière hargneuse). De même la femme possède la force d'impulser, la rage de combattre, mais n'est jamais montrée comme auto-suffisante : après tout Vienna se fait sauver par ledit Johnny, et il est bon qu'à un moment des hommes s'opposent à la rage meurtrière de son adversaire. Point de naïves effacées, ni de cow-girls qui tirent dans tous les coins - même si le duel final sera symboliquement un duel entre femmes.
Le film semble opérer la rare synthèse entre le classicisme américain des années 50 et la plus grande audace formelle. Plutôt que synthèse "entre", on osera sans jeux de mots dire "à cheval sur", parce que le film arrive encore à gagner sur les deux tableaux. A ce titre, la scène de déclaration amoureuse entre Johnny et Vienna, de nuit dans le bar désert, qui intervient après le maëlstrom initial, n'a rien à envier aux plus beaux moments du cinéma de Mankiewicz. Il faut entendre dans cette scène comment Sterling Hayden explique à Joan Crawford que tout ce qui les entoure est faux, que six ans de séparation n'ont pas eu lieu, comment il lui raconte ce qu'il faut imaginer à la place. C'est là toute la force qu'on croyait propriété privée du théâtre, la force du "et si ?", la réalité au conditionnel présent, au goût de mystère et de rêve.
Cette "théâtralité" au sens le plus noble du film va à l'encontre de la mythologie même du western, genre très cinématographique et généralement marqué par l'ouverture du cadre. Ici, le décor est étouffant et restreint : un bar, une ville, une tanière. Toute tentative de s'échapper est contrée par des explosions dues à la construction du chemin de fer, Deus ex machina infernal et aléatoire, Moloch de l'avenir plantant ses dents dans la fiction. Plus le film avance et plus les personnages se terrent, se cachent dans des recoins d'où ils ne pourront plus sortir, comme des bêtes dos au mur.
On touche là à une autre donnée essentielle de Johnny Guitar : ce portrait nuancé de la femme et ce combat permanent entre la forme classique et la forme moderne miment un des sujets du film, qui est l'arrivée imminente de l'Avenir. Le chemin de fer et la femme indépendante, c'est l'Amérique d'aujourd'hui ; le petit village puritain et engoncé dans ses a-priori, la femme hystérique et manipulatrice, c'est l'Amérique d'hier, encore accrochée au Vieux Continent. A la claustration de l'espace correspond le refus du temps.
En ce sens, le personnage de Joan Crawford est en avance sur son époque, trop peut-être : elle attend que l'avenir (le train) arrive, enfoncée jusqu'au cou au milieu des ploucs. En attendant, elle joue au piano, elle écoute de la guitare...KaherK |
|
|
|
| Johnny Guitar | | |
 | Realisateur : Nicholas Ray |
Acteurs : Joan Crawford Sterling Hayden Ward Bond Mercedes McCambridge Scott Brady Ben Cooper Ernest Borgnine John Carradine |
Durée : 1 heure, 50 minutes |
Date de sortie : 11/02/55 |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
| Informations sur la critique | | |
| Ecrite le : | 19/01/2010 |
| Nombre de lectures : | 615 |
| Identifiez-vous pour voter |
|
|
| Themes | | |
| Vous devez être identifié pour ajouter un thème |
|
|
|